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4 articles avec bibliotheque

Micro discours de la méthode

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Commencer l’apprentissage de la parole est, pour l'enfant, un outil précieux, mais aussi un outil qui va conditionner sa vie. Les passions qui s’y exercent sont parfois dociles, parfois rudes et subies. Ce n’est qu’avec une force intérieure qui pousse vers la compréhension des autres que la parole devient communication, que les épreuves de la vie ne sont plus des occasions d'échec, mais un travail sur soi pour trouver sa place. Le silence est une expression quand il est librement consenti.

Gilles Michaud écrivait un jour dans son blog : « La parole est exubérante, le geste est vrai, nu, presqu’économique ».  La parole libérée de ses passions devient simple et sincère. Vouloir travailler au-delà des limites induit un geste malhabile, une parole décorée qui cacherait une inadéquation entre les moyens et la tâche, qui mettrait l’Homme en situation d’incompétence, de manque de talent, de défaut de personnalité. La conquête du naturellement inaccessible ou des facultés de quelqu’un d’autre, ne se maintient pas. La copie ne vaut jamais l’original, la source des idées ne se tarit pas, celle de l’imposture se fatigue.

Noam Chomsky, linguiste américain, fait référence dans l'analyse des comportements du pouvoir. Il est aussi connu pour ses prises de position politiques d’abord controversées, ensuite admirées. Peut être grâce à la linguistique, sa lucidité s'exprime par une transmission d’idées accessibles. Pour convaincre, il faut être au niveau de son auditoire et exprimer ce en quoi on croit. A l’inverse, « empouler » ou déguiser un vocabulaire ne sert qu’à faire illusion d’un niveau, ne sert qu’à créer un artéfact. Compliquer toutes les situations, ou les présenter inabordables ne permet pas de déverrouiller les énergies. Ce n’est qu’une astuce, quelques fois inconsciente, pour écarter le nombre des prises de décisions et se les approprier, pour faire imaginer à ceux qui ne comprenne pas qu’on serait seul à être apte, parfois pour s'en convaincre soi même. La justesse d’un discours simple est sincère est bien plus puissante que tous les ornements qu'on y met. Le discours simple modélise les situations pour partager leur accomplissement.

Être « au dessus de la mêlée », ce n’est pas mettre une estrade ou des talonnettes sous ses pieds, c’est plutôt savoir prendre du recul. Encore faut-il savoir se sortir de l'inondation d'informations dont la source est unique et finalement dirigiste. Encore faut-il être capable de trier dans le bourbier des affects et des peurs de sa propre humanité. La maitrise de nos limites "nous protège de la toute-puissance et de l’autosuffisance et nous propose une relation avec le monde où l’Autre nous est nécessaire pour vivre".

Trouver le juste milieu entre compétence et légitimité est une opération délicate, comme un numéro d’équilibriste. Avoir raison ne sert à rien si l’on a raison seul. Beaucoup imaginent savoir faire mieux que les autres, peu sont dignes d’assumer la tâche d’être en responsabilité, de représenter. Un seul indicateur : la faculté d'oublier sa personne dans ses missions.

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Foi et Loi

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Messe d’installation du père Charles Fazilleau

Cerizay - 1er septembre 2012

22ème Dimanche ordinaire

 

 

A l’écoute de l’Evangile et du livre du Deutéronome, la première lecture, on peut

penser que ces deux textes ont été choisis par la liturgie pour les situer en contraste, sinon en

opposition.

Alors que les pharisiens et les scribes sont stigmatisés par Jésus en raison de leur observance

de la loi, Moïse, dans le Deutéronome appelle au respect scrupuleux de cette même loi.

L’erreur à ne pas commettre, lorsque nous lisons ou écoutons la Bible, ce serait de choisir un

texte et de refuser l’autre.

La Nouveau Testament n’a pas effacé ou supplanté l’Ancien Testament ; Ancien Testament

qu’il est préférable d’appeler le Premier.

Il n’y a rien de mauvais dans la Loi de Dieu.

Chaque jour, dans l’office du milieu du jour, les religieux, les prêtres, les diacres, et sans

doute plusieurs parmi vous, nous disons ou nous chantons le psaume 118.

C’est le plus long psaume de la Bible, et il ne fait que chanter la bonté et la beauté de la loi de

Dieu ; il multiplie les synonymes pour parler de cette loi.

Dénonçant l’hypocrisie des pharisiens, Jésus ne dénonce pas la loi mais ce qu’ils en font : non

pas ce qui relie mais ce qui sépare.

Or, la loi relie : dans la Bible, la loi relie Dieu aux hommes ; la loi est un chemin qui à la fois

exprime la proximité de Dieu et en même temps guide les hommes et les femmes sur leur

chemin.

Selon les commentaires rabbiniques, il y a dans la Bible 365 commandements, 365 lois.

Autrement dit, aucun jour de l’année n’est en dehors de l’attention de Dieu.

C’est bien de cela dont il est question, la loi est une bénédiction pour l’homme, elle est le

signe que Dieu bénit l’homme, ne le laisse pas errer, dans un seul face-à-face avec lui-même,

mais l’accompagne et le guide ; c’est le sens de chacune de ces lois.

C’est par la Loi, par ces multiples lois, que Dieu exprime sa justice, sa bienveillance pour

nous tous.

La première fois où apparaît une loi dans la Bible, c’est dès la création de l’homme, et cette

loi est double, elle est à la fois une autorisation et une interdiction :

« Le Seigneur Dieu prescrivit à l’homme : ‘’Tu pourras manger de tout arbre du jardin, mais

tu ne mangeras pas de l’arbre de la connaissance du bonheur et du malheur car, du jour où tu

en mangeras, tu devras mourir’’ » Genèse 2, 16-17.

Plusieurs choses que je veux ici souligner.

D’abord, la loi.

Si elle est une interdiction, si elle pose une limite – ici, la loi manifeste simplement à

l’homme qui n’est pas l’auteur de sa propre vie – la loi est d’abord une autorisation, elle

révèle à l’homme ses capacités de vie et d’action.

« Tu pourras manger de tout arbre » ; autrement dit, le monde est confié à l’homme.

Avant d’être borné par ses limites, l’homme est d’abord un être en capacités ; en capacités de

vie, d’action, de liberté.

Ceci explique ce que toute la Bible dira ensuite de la Loi.

Elle est un bienfait ; elle est le signe de la bénédiction de Dieu.

Le premier objet de la loi, c’est donc de séparer, autrement de poser la limite.

Refuser la loi, c’est supprimer la limite, et donc s’identifier à l’autre.

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Il n’y a de vie en société, pour nous, il n’y a de vie en Eglise que là où existe la différence,

non qui isole ou sépare, mais qui relie.

Lorsque l’on refuse cette différence, on cherche à être l’autre, on ne supporte plus qu’il soit

différent de moi.

L’homme veut devenir une femme ; l’adulte voudrait toujours garder la jeunesse de l’enfant ;

parfois le laïc voudrait être prêtre.

Aujourd’hui, vous accueillez un prêtre que je vous envoie pour être votre pasteur.

Le prêtre montre que pour vivre votre foi vous ne vous suffisez pas.

Ce n’est pas une communauté chrétienne qui se donne son pasteur, vous le recevez.

Mais la réciproque est aussitôt appelée.

Le prêtre est appelé à recevoir ce que vous êtes ; à prendre en compte votre histoire.

Et enfin, l’un et l’autre, le prêtre et la communauté chrétienne ne doivent jamais oublier qu’ils

ne sont pas l’Eglise catholique à eux tous seuls.

Et c’est la loi qui rappelle cela : la loi que sont d’abord des Ecritures auxquelles nous ne

pouvons ni ajouter ni retrancher quoi que ce soit.

Et c’est aussi la loi qui définit la prière chrétienne comme un prière reçue et non comme

constamment laissée à la libre invention de ceux qui s’en saisiraient.

Heureuse loi qui nous délivre de la toute-puissance et de l’autosuffisance.

Heureuse loi qui nous révèle que l’autre m’est absolument nécessaire pour vivre, comme je lui

suis absolument nécessaire.

Le Père Fazilleau devient le responsable de votre Secteur pastoral, il y exerce désormais la

charge curiale.

Cette charge s’enracine dans les sacrements de la vie chrétienne, il devra en exercer ses trois

dimensions dont nous trouvons les figures dans la Bible : roi, prêtre et prophète.

Prophète, il doit annoncer l’Evangile, il doit ancrer dans la foi de l’Eglise.

Dans quelques jours commencera l’année de la foi, je suis certain qu’il ne manquera pas de

vous aider à vivre cette année pour vous affermir dans la foi reçue de l’Eglise, la foi dont il

vient de renouveler sa profession.

Prêtre, il doit vous guider dans la prière, et par elle vous tourner vers le Seigneur.

Enfin, il est roi. Ce mot exprime qu’il est appelé à servir, servir la communion de l’Eglise,

servir son dynamisme missionnaire.

Il le fera aussi en assurant la charge de gouvernement qui appartient à la mission du curé.

Cette mission de gouvernement existe différemment, elle a plusieurs sources.

Le gouvernement peut émaner du peuple, c’est le cas dans une démocratie.

Le gouvernement peut venir de la naissance, et nous sommes dans une monarchie.

Dans l’Eglise, le gouvernement vient de Dieu et d’un sacrement, celui de l’Ordre.

Au contraire de rendre tout puissant celui qui l’exerce, ceci exprime la limite de tout pouvoir

dans l’Eglise : sans cesse il doit être remis à Dieu, mis sous la critique de l’Ecriture et de

l’Esprit Saint.

Pourtant, servir dans l’Eglise, c’est aussi gouverner, c’est indiquer une direction, c’est faire

des choix et les assumer, au risque parfois de se retrouver seul en première ligne.

Même si cela nous est donné, à nous, les prêtres et les évêques, par un sacrement, celui de

l’Ordre, ceci demeure dans la main de Dieu, c’est lui qui guide son Eglise, lui qui chaque

matin nous demande de nous remettre entre ses mains, lui aussi qui nous rappelle que l’Esprit

Saint à été donné à nos frères et soeurs autant qu’à nous ; je parle ici pour chacun de nous.

3

Il se pourrait aussi, parfois, que même les prêtres, et les évêques…, reçoivent quelque force et

lumière de l’Esprit Saint.

Il y a encore peu d’années, la grande majorité des prêtres du diocèse venait des communes du

bocage.

Combrand, qui est une des communes du cerizéen a donné nombre de prêtres dont plusieurs

exercent toujours un ministère dans le diocèse.

Aujourd’hui, vous accueillez un prêtre qui est né dans la Vienne ; c’est aussi dans la Vienne

qu’il a exercé son ministère ainsi qu’à Paris.

Il vous arrive avec ses caractéristiques, avec son âge, aussi avec l’expérience du patronage

qu’il a dirigé pendant trois ans à Paris.

C’est pour ce qu’il est que je lui ai demandé de venir parmi vous.

En France, il est de bon ton de stigmatiser la mondialisation.

Il est vrai que celle-ci est néfaste lorsqu’elle détruit les histoires et les cultures locales au

profit de la culture mainstream et des comportements standardisés.

Mais la mondialisation c’est aussi ce qui développe l’échange entre les cultures et le

sentiment que l’humanité est une.

Il est bon que le diocèse vive aussi quelque chose de cette mondialisation.

Comptant deux départements, eux-mêmes très contrastés – Mauléon ce n’est pas Niort – c’est

une richesse de partager les expériences des uns et des autres.

Mais, Cerizay est aussi marqué par cela ; en raison du développement de l’industrie, vous

avez accueilli des familles venant d’autres pays, du Portugal en particulier.

La juste attitude alors est de savoir s’enrichir mutuellement et de se réjouir de ce que sont les

uns et les autres.

Cette attitude est noble, estimable, mais, pour nous, elle a un autre fondement, c’est celui de

notre foi.

Là est le fondement de notre unité.

Le prêtre reçoit cette mission de signifier que tout ce que nous sommes doit être fondé dans la

foi ; seul ce qui s’édifie sur le Christ est fort et est juste.

Ceci n’oblitère pas nos projets, nos idées, mais les passe au crible de la foi pour leur donner

leur vraie solidité.

Ne craignez pas de vous exposer au Seigneur ; il décape nos idées et nos projets, mais pour

nous les rendre plus solides.

 

Mgr Pascal WINTZER

Archevêque de Poitiers

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Rousseau, précurseur du fondamental: éclairages pour une république moderne

Publié le par Jean-Pierre Chevènement

Intervention de Jean-Pierre Chevènement au colloque du GIPRI (Institut international de recherche pour la Paix à Genève) à l’occasion du tricentenaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau, vendredi 27 avril 2012

 

De Jean-Jacques Rousseau, le fameux « citoyen de Genève », je n’avais, à mon entrée en politique, dans les années 1960, que des souvenirs scolaires. Et encore …

 

Tout au plus me souviens-je d’avoir dû rédiger une dissertation qui laissait le choix aux élèves d’argumenter leur préférence pour Rousseau ou Voltaire. Oserai-je avouer devant vous, ici, Genève, à l’occasion de ce colloque heureusement organisé par Gabriel Galice et Christophe Miqueu, à l’occasion du tricentenaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau que j’ai choisi « Voltaire », comme tant d’autres petits misérables. J’en conçois une forte honte rétrospective, car j’ai appris depuis lors, à mieux connaître, et même à lire attentivement l’immortel auteur du Contrat Social, de l’Emile, de la Nouvelle Héloïse, des Confessions, des Rêveries et de tant de textes profonds et souvent sublimes dans leur formulation, qui reflètent non pas un système clos sur lui-même mais une pensée en mouvement, surplombant des abîmes.

 

Et pourtant il a été, presque à mon insu, présent dans mon engagement politique, dès le début des années soixante, en Algérie où il était difficile de ne pas reconnaître l’existence d’un peuple algérien différent du nôtre, puis en France : imprégné dès mon adolescence des idées de Pierre Mendès France et désireux de réactiver, à travers une synthèse nouvelle appelée « union de la gauche », le modèle républicain français, j’ai été très tôt « rousseauiste » sans le savoir, tant la pensée de Rousseau a marqué la Révolution française et par suite la tradition politique républicaine à laquelle celle-ci a donné naissance et à laquelle j’appartiens.

 

Vouloir réunifier la gauche à travers un parti socialiste redressé, au Congrès d’Epinay (1971), puis à travers son programme « Changer la vie » dont François Mitterrand m’avait confié la rédaction et enfin, sur cette base, à travers un programme commun avec l’un des plus puissants partis communistes d’Europe Occidentale, signé à la fin du mois de juin 1972, c’était dans mon esprit, parier sur un Peuple remis debout, en lui confiant à nouveau les clés de son avenir. Il y avait dans ma démarche une dimension de refondation que Rousseau évoque tout en la jugeant très difficile : » Il se trouve des époques violentes où l’Etat renaît pour ainsi dire de ses cendres et reprend la vigueur de la jeunesse … mais ces évènements sont rares » (Contrat social, livre II, chapitre VIII).

 

Quiconque inscrit son action dans le sillage de la Révolution française et de ses idéaux est, qu’il le veuille ou non, fils de Rousseau. Robespierre, Saint Just et même Bonaparte ont fait du Contrat social leur livre de chevet, chacun le lisant, bien sûr, à sa façon. C’est en Rousseau que l’idée républicaine en France, beau titre d’un ouvrage de Claude Nicolet paru en 1982, trouve sa source profonde.

 

La Révolution a transféré Rousseau au Panthéon en 1794. Le décret fut pris à la fin du régime robespierriste du Comité de Salut public, quand la République naissante se vit acculée, pour survivre, à « forcer à être libres ceux qui refusaient d’obéir à la volonté générale » (Contrat social, livre I, chapitre VII). Ce n’était qu’une interprétation de Rousseau dans laquelle celui-ci ne se serait probablement pas reconnu car il était partisan de la démocratie directe et il a critiqué fortement le système de la représentation.

 

L’héritage de Rousseau - puissance du sentiment aussi bien qu’exigence de la raison - reste un héritage éclaté donnant lieu à des interprétations contradictoires. Les républicains, tenants de la souveraineté nationale et populaire et les marxistes se retrouvent dans l’absolutisme théorique de la volonté générale et reconnaissent leur dette à l’égard de Rousseau. A l’inverse les libéraux comme Benjamin Constant, ou les socialistes associationnistes comme Proudhon ou les « political scientists » anglo-saxons, ou encore les théoriciens français de la deuxième gauche comme Jacques Julliard, ne sont pas loin de voir en lui un ancêtre du « totalitarisme ». Kant a mieux compris le sens de la recherche de Rousseau qui est d’abord morale, comme il résulte de ces quelques lignes du Contrat social : « L’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté. Le passage à l’état civil fait d’un animal borné et stupide, un être intelligent et un homme ».

 

On pourrait soutenir que le vrai héros de Rousseau a été le Peuple. A travers Thérèse Levasseur, il connaissait la misère du peuple à la fin de l’Ancien Régime. Il n’en avait pas moins érigé, par construction théorique, une collectivité égalitaire dotée d’une personnalité et d’une volonté propres, également appelée « Peuple ». Ce peuple de citoyens s’est dressé à peine dix ans après sa mort sur la scène de l’Histoire. La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen du 26 août 1789 est directement inspirée du Contrat social.

 

Ainsi, la Constitution de 1791 énonce déjà que « la souveraineté est une, indivisible, inaliénable et imprescriptible. Elle appartient à la Nation et aucune section du peuple ni aucun individu ne peut s’en attribuer l’exercice » (article 1er du Titre III). On croirait lire le Contrat social ! La tradition ne se perdra pas. La Constitution de 1958 proclame encore l’attachement du peuple français au principe de la souveraineté nationale, énonce que « La France est une République indivisible » … et rappelle que « la souveraineté nationale appartient au peuple » … et « qu’aucune section du peuple ni aucun individu ne peut s’en attribuer l’exercice ». Ces formulations font voir la persistance dans nos textes fondateurs d’une veine républicaine directement inspirée de Rousseau.

 

Même s’il a profondément marqué la tradition française du républicanisme civique, il serait cependant erroné de lire Rousseau à la seule lumière de la Révolution française.

 

Rousseau est un penseur du fondamental. Le tragique de la condition humaine ne lui a pas échappé, puisqu’il a réservé explicitement le modèle de sa République à « un peuple de Dieux », ou alors à de très petites cités, où un petit nombre d’hommes simples, attroupés à la mode suisse, à l’ombre d’un grand chêne, seraient capables d’exprimer quelque chose qui ressemblerait à une « volonté générale ». Rousseau est fasciné par l’exigence de l’idée démocratique – je dirais plutôt, quant à moi, « républicaine » - et il en déduit que la démocratie est « si parfaite qu’elle ne convient pas à des hommes » (Contrat social). En fait, Rousseau distingue la souveraineté et le gouvernement : la souveraineté du peuple est bonne par nature, car il est inconcevable que le peuple puisse se vouloir du mal. Mais il ne s’ensuit pas, loin de là, que les gouvernements ne puissent errer.

 

Rousseau n’est pas un « political scientist » à l’anglo-saxonne ou un professeur de science politique à la française. C’est un immense philosophe qui se situe au niveau des principes, au niveau de la « Raison pure » selon Kant, son véritable héritier.

 

Rousseau se situe, selon moi, au plus haut niveau de l’exigence, à la fois morale et épistémologique. Il ne décrit pas les structures d’un régime démocratique. Il cherche à dégager le principe régulateur. L’idéalité démocratique a pour lui une valeur normative et non pas pratique.

 

De même, qu’il décrit les errements des gouvernements soi-disant démocratiques et exposés à dégénérer en « ochlocratie » (pouvoir de la populace), de même Rousseau montre quels mirages peuvent receler les projets de « paix perpétuelle » tels que les a formulés en son temps l’Abbé de Saint-Pierre.

 

Ainsi, pour ma part, je tire de Rousseau deux leçons :

 

• La première est qu’aucune démocratie, aucune République ne peut résister à la dégénérescence en dehors d’un appel constant de la conscience civique au principe qui fonde le contrat social. Rouseau met très haut la barre de l’exigence. Si haut que la plupart des démocrates ou des républicains la perdent de vue dans l’ordinaire des jours des gouvernements. Mais cette exigence sommeille dans le cœur des citoyens. Elle est ce qui fonde l’espoir d’un réveil civique. C’est à cette exigence que s’adressent Robespierre sous la Première République naissante, Gambetta et Ferry à l’orée de la Troisième, puis successivement Clemenceau, De Gaulle et Pierre Mendès-France, les plus éminents dans la longue lignée des républicains français.

 

Sans cette exigence, la politique serait une activité complètement vide et ennuyeuse. Le républicanisme français, nourri de Rousseau à travers la Révolution, tire de son origine historique le projet de former des citoyens par une éducation publique et laïque permanente, de telle sorte qu’on n’ait pas à « les forcer d’être libres », pour reprendre la terminologie du Contrat social. La formation du citoyen est ainsi le moyen d’éviter le renouvellement de la Terreur. L’éducation civique, l’éducation du sens critique du citoyen, sont au cœur des missions de l’Ecole républicaine. Ce n’est pas par hasard qu’on a parlé, sous la IIIe République, de « République enseignante ». Elle l’était doublement : par l’Ecole et par l’exemple. Claude Nicolet opposait à la fadeur du libéralisme anglo-saxon « les éclairs sur l’avenir » et les élans que le républicanisme français tirait de son ancrage historique dans la Révolution.

 

• La seconde leçon que je tire de Rousseau est à l’inverse, si je puis dire, une leçon de modestie. Rousseau aperçoit bien les limites des idées qu’il professe dans le Contrat Social ou qu’il révère en apparence dans les « projets de paix perpétuelle » de l’Abbé de Saint-Pierre, souhaitables en théorie, mais dont on peut se demander si « les moyens violents nécessaires à leur réalisation ne devraient pas les faire plutôt craindre que désirer » (jugement de Rousseau sur les écrits de l’Abbé de Saint-Pierre). Ainsi, la crise actuelle de l’euro nous interpelle-t-elle sur l’idée européenne telle qu’elle a été conçue en dehors, voire contre les nations et sur les moyens qu’on a employés pour la faire progresser.

 

L’Abbé de Saint-Pierre avait reconnu l’existence d’une identité européenne : « Les Puissances de l’Europe, écrivait-il, forment entre elles une sorte de système qui les unit par une même religion, par un même droit des gens, par les mœurs, par les lettres, par le commerce et par une sorte d’équilibre qui est l’effet nécessaire de tout cela ». Il ajoutait : « Excepté le Turc, il existe entre tous les peuples de l’Europe une liaison sociale imparfaite mais plus étroite que les nœuds généraux et lâches de l’Humanité ». Et l’Abbé de Saint-Pierre en déduisait un principe : « Pour former une Confédération solide et durable, il faut en mettre tous les membres dans une dépendance tellement mutuelle qu’aucun ne soit seul en état de résister à tous les autres ». On ne voit pas, soit dit en passant, comment ce beau principe s’applique dans la zone euro où l’Allemagne, presque seule, impose une politique d’austérité prolongée et simultanée à tous les autres, jusqu’ici du moins.

 

Une ligue fédérative européenne, écrit Rousseau, « ferait peut-être plus de mal tout d’un coup, qu’elle n’en préviendrait pour des siècles ». Rousseau, en politique étrangère, comme d’ailleurs en politique intérieure, pourrait passer pour se rattacher aussi, paradoxalement, à l’école de pensée réaliste. En témoignent ainsi certains jugements sur les Bernard-Henri Lévy et les Kouchner de son temps :

 

« Le cosmopolitisme ? … une vertu en papier ». « Ces prétendus cosmopolites se vantent d’aimer tout le monde pour avoir droit de n’aimer personne (Manuscrit de Genève). Et s’adressant à Voltaire : « Tel philosophe aime les Tartares pour être dispensé d’aimer ses voisins ». « Le beau mot d’humanité est rebattu aujourd’hui jusqu’à la fadeur, jusqu’au ridicule par les gens du monde les moins humains ».

 

Ainsi Rousseau peut-il être à la fois le penseur de la Raison pure qui n’existe que dont la théorie et le penseur du réel. L’idéal régulateur, comme toute idée de la raison, est par définition irréalisable mais il est un principe de référence. L’humanité n’est pas un concept politique. La loi en effet ne peut s’appliquer que dans un espace politiquement structuré.

 

La raison peut donner une idée du juste ou de l’injuste. Mais elle ne constitue pas un fondement suffisant pour la vertu « Pour faire le bien, il ne suffit pas de le voir. Il faut encore qu’un sentiment nous porte à l’accomplir » (L’Emile).

 

Venons-en, une fois prises les précautions épistémologiques nécessaires à une bonne compréhension de la pensée de Rousseau, si vaste et apparemment si contrastée et à l’actualité – ou à l’inactualité – de celle-ci confrontée aux grands mouvements de notre époque :

 

• la mondialisation et le sens de la République dans la mondialisation ;

• l’Europe et les difficultés de la construction européenne ;

• l’universalisme enfin, à travers ses plus récentes moutures, ce qu’on a appelé « le droit de l’hommisme » et le « droit », voire le « devoir d’ingérence ».

 

 

I – La mondialisation et la République

 

On connaît les théories de Rousseau sur le luxe et sur le commerce, « le luxe, signe de corruption dans les mœurs et de faiblesse dans le gouvernement … objet de mépris chez les Grecs et les Romains ». « Il était naturel, poursuit-il, que le commerce se sentit du mépris qu’on avait pour le luxe. Quand ces peuples commencèrent à dégénérer ... les particuliers s’enrichirent, le commerce et les arts fleurirent et l’Etat ne tarda pas à dépérir » (Fragments politiques, p. 517). D’un point de vue républicain, la prééminence de l’« homo eoconomicus » sur le citoyen est inenvisageable.

 

Or, comment interpréter le grand choc qui eut lieu, il y a plus de trente ans maintenant, entre le néolibéralisme anglo-saxon de Mme Thatcher et de M. Reagan, nourri des doctrines de Hayek et de Milton Friedman, et la volonté affirmée par le « Projet socialiste » de 1980, dont se réclamait François Mitterrand, de changer la société sur la base des idéaux républicains ?

 

Comment s’opéra la victoire du néolibéralisme avec l’ouverture en France de ce qu’on a appelé, en mars 1983, « la parenthèse libérale » ? Entre les deux politiques qui lui étaient proposées, une politique industrialiste entée sur une forte dévaluation d’une part et l’accrochage du franc au mark débouchant sur une politique de désinflation compétitive, François Mitterrand, après moult hésitations, choisit la seconde au nom de l’Europe et la dérégulation qui s’ensuivit en vertu de l’Acte unique signé deux ans plus tard en fonction de la même priorité affichée. C’est ainsi qu’a travers ce choix géopolitique à longue portée le socialisme français se rendit sans combattre, histoire que j’ai retracée dans « La France est-elle finie ? » (Fayard, 2011). Et c’est toujours au nom de « l’Europe » que la dérégulation de tous les marchés triompha encore avec « l’Acte Unique » négocié en 1985 à Luxembourg et entré en vigueur en 1987. C’est en vertu de ce traité qu’a été imposée la libération totale des mouvements de capitaux, y compris vis-à-vis des pays tiers, à compter du 1er janvier 1990 et que la Commission européenne fut chargée de faire respecter, en tous domaines, le primat de la concurrence sur les politiques industrielles et sur la conception française du service public.

 

Jean-Jacques Rousseau n’aurait pas cru spontanément à la théorie de l’efficience des marchés professée par l’Ecole de Chicago, si l’on en juge par ces sentences tirées de l’Emile : « Il faut étudier la société par les hommes et les hommes par la société : ceux qui voudront traiter séparément la politique et la morale n’entendront jamais rien à aucune des deux ». Ou encore « Il n’y a des pauvres que parce qu’il y a des riches ». La République, selon Rousseau, met l’égalité en son cœur.

 

La gauche française, en opérant au nom de l’Europe sa conversion libérale, a raté une conversion républicaine qui eût impliqué pour l’Europe continentale le maintien d’une certaine dose de réglementation, et pour la France le maintien du principe fondateur de la souveraineté nationale. C’est parce que, placé où j’étais, Ministre d’Etat, chargé de la Recherche et de l’Industrie, je pouvais anticiper pleinement l’ampleur du tournant opéré en mars 1983 que je démissionnai alors du gouvernement. Je n’ai pas conçu ma démission comme seulement le moyen d’« ouvrir ma gueule », selon une phrase devenue célèbre, mais plus profondément comme un appel au peuple des citoyens. En ce sens, cette première démission me faisait « rousseauiste » à mon insu.

 

Rousseau ne croit guère aux effets bénéfiques du « doux commerce » : « Nos besoins nous rapprochent à mesure que nos passions nous divisent, et plus nous devenons ennemis de nos semblables, moins nous pouvons nous passer d’eux ». Il pencherait plutôt pour une certaine forme de protectionnisme plus ou moins autarcique : « J’avoue, écrit-il, que l’argent rend les échanges plus commodes. Mais faites mieux : rendez les échanges peu nécessaires. Faites que chacun se suffise à lui-même autant qu’il le pourra ». Ces vues aujourd’hui paraissent datées mais elles traduisent un état d’esprit propre à éclairer le débat actuel entre « libre-échangisme » et protectionnisme appelé par euphémisme « théorie du juste échange ».

 

Que dirait Rousseau aujourd’hui des effets sociaux de la dérégulation ? Un capitalisme financier prédateur et spéculatif a façonné un monde déséquilibré et inégal qui court après des règles dont l’abolition a produit la crise dans laquelle il se débat. Rousseau gémissait sur « l’infortune des peuples écrasés par une poignée d’oppresseurs ». Ce n’est pas s’avancer beaucoup de dire que son aspiration à l’égalité « sans laquelle la liberté ne peut subsister »(Contrat social) et à l’existence morale à laquelle la citoyenneté fait accéder l’homme, serait profondément heurtée par le spectacle des inégalités croissantes, de la démission civique et du primat de l’économique sur le politique, qui caractérisent les sociétés régies par le principe dit de « l’acquisition de la valeur par l’actionnaire ».

 

Pour réhabiliter le politique, il faudrait restaurer le citoyen. Mais celui-ci se désespère de voir partout bafoués les principes de la souveraineté sans laquelle il ne peut rien et n’est même pas citoyen. Nous voilà « au rouet » comme disait Montaigne …

 

Cette défaite de la République a été aussi et d’abord une défaite de la France. Dans l’Europe de 1983, les marges de manœuvre, pour elle, étaient infiniment plus grandes qu’elles ne le sont devenues aujourd’hui, dans un monde entièrement dominé par le capitalisme et les marchés financiers, ouvert aux concurrences les plus inégales, et dans une Europe germanocentrée, où elle peine à remplir son rôle de médiateur naturel entre les pays du Nord de notre continent et ceux du Sud.

 

 

La messe est-elle dite ? L’Histoire est-elle finie ? N’y a-t-il pas dans le principe de la souveraineté nationale le ressort d’un éventuel rebond ? La crise du néolibéralisme ne peut-elle faire renaître l’exigence républicaine ? L’Humanité a besoin de repères. Ceux que fournit la République sont pour les hommes d’aujourd’hui des repères plus sûrs que la confiance intéressée ou naïve dans la « main invisible » de marchés devenus fous. C’est ce qu’il faudra démontrer.

 

Retour à Rousseau, à travers « l’Europe », en train de se faire et de se défaire.

 

 

II – Retour à Rousseau à travers les soubresauts de « l’Europe »

 

Par une vue prémonitoire qui n’appartient qu’à des esprits assez vastes pour concevoir ensemble les contraires, Jean-Jacques Rousseau a perçu dans le jugement qu’il prononce sur le projet de la ligue européenne fédérative, repris de Sully par l’Abbé de Saint-Pierre, en vue d’assurer à l’Europe une paix perpétuelle, à la fois le caractère fascinant du projet et son caractère hautement problématique. C’est à Jean Monnet qu’il revient d’avoir conçu des institutions européennes tenant en lisière les souverainetés nationales dans lesquelles il voyait non la source de la démocratie mais l’origine des nationalismes et donc des guerres. C’est à une « Haute Autorité » que par la suite on appela « Commission européenne » que ce véritable « Législateur », au sens rousseauiste du terme, voulut confier la définition de l’intérêt général et le monopole de la proposition. C’est ainsi que s’est édifié un monstre technocratique : l’essentiel des décisions y procède d’autorités non élues (Commission, Banque Centrale, Cour de Justice). Les gouvernements démocratiquement élus ont été relégués à la périphérie, à l’exception sans doute du gouvernement allemand dont la capacité d’influencer les institutions européennes provient à la fois des textes qu’il a inspirés, en particulier sur la monnaie unique, et de la position économiquement dominante acquise par l’Allemagne, grâce à son industrie et à ses excédents.

 

En République, ce sont les citoyens qui définissent l’intérêt général à travers le débat démocratique sanctionné par le vote. Dans l’organisation européenne dont Jean Monnet a été l’inspirateur, ce sont les Commissaires et les Gouverneurs de la Banque Centrale qui détiennent l’essentiel du pouvoir. Le Conseil européen définit formellement des orientations qui reflètent pour l’essentiel la philosophie libérale des institutions européennes et les positions allemandes que les autres pays, à commencer par la France, ne se sont pas sentis jusqu’à présent en mesure de contester et ont par conséquent ratifiés, à travers le projet de traité européen signé le 2 mars 2002.

 

 

La crise de la monnaie unique était inscrite dans son génôme. Dix-sept pays très différents par leurs structures économiques, leurs langues, leurs options politiques, ont délégué leur souveraineté monétaire à une Banque Centrale européenne indépendante copiée sur le modèle de la Bundesbank allemande, avec une mission unique : lutter contre l’inflation. On imagine difficilement schéma plus « économiciste » et plus réducteur du point de vue d’une démocratie républicaine où les citoyens interréagissent les uns sur les autres, à la recherche d’un projet qui les dépasse et les élève tous, au service d’un intérêt général qu’il leur incombe de définir.

 

Dans la zone euro coexistent des économies hétérogènes qui sont loin de former ensemble la « zone monétaire optimale » rêvée par Robert Mundell. Celle-ci requiert la fluidité des mouvements de main d’œuvre et de puissants mécanismes de transferts interrégionaux. Rien de tout cela n’existe et ne peut exister, à vue d’homme, dans la zone euro, où les inégalités de compétitivité et de développement ont, en douze ans, creusé des écarts que ne peuvent plus compenser, par définition, les anciens mécanismes de dévaluation. Ces écarts s’observent dans les balances commerciales, les taux de croissance, les taux de chômage et bien sûr, le taux d’intérêt des emprunts publics.

 

Un économiste allemand très connu, Hans-Werner Sinn, considère qu’il existe des déséquilibres structurels fondamentaux indépassables. Il voit la zone euro comme un tonneau des Danaïdes : « Les plans de sauvetage nous permettront peut-être de respirer pendant cinq ans, mais après ce délai, les coffres des pays bailleurs de fonds seront vides et les nations les plus faibles connaîtront les mêmes problèmes qu’aujourd’hui ».

 

Suffirait-il de modifier les règles de la zone euro, notamment en revoyant le rôle de la Banque Centrale, comme les deux principaux candidats en lice pour l’élection présidentielle en France l’ont suggéré ? Où faudra-t-il revoir la nature de l’euro pour restaurer des marges de fluctuation au sein d’un système de monnaie commune ? C’est un autre débat.

 

Une vision rousseauiste du monde fait apparaître le danger qu’il y a pour les nations à déléguer leur souveraineté sur des questions aussi essentielles que la monnaie. C’était l’enjeu du traité de Maastricht. On voit que, de fil en aiguille, c’est la souveraineté budgétaire qui est aujourd’hui en question, à travers le traité européen signé le 2 mars 2012. Et c’est la souveraineté économique, sociale et en définitive politique, qui est désormais menacée dans les pays soumis à l’assaut de la spéculation. On évoque aujourd’hui le défaut de grands Etats au cœur de la zone euro, alors que la faillite d’un Etat paraissait encore, il y a quelques années, chose inimaginable. On n’a pas vu cependant qu’on puisse aussi facilement dissoudre les peuples et plus encore les nations. Rousseau évoque bien la réduction d’un peuple en servitude. Ce serait un paradoxal résultat de l’Union européenne que d’aboutir à restaurer l’idée d’une hiérarchie des peuples sur le sol européen.

 

Rousseau nous rappelle que « si la force a fait les premiers esclaves seule la lâcheté les a perpétués ». Mais les peuples, d’où viennent-ils ? Qui les a institués ? Qu’est-ce qui fait qu’un peuple est un peuple ? Rousseau nous incite à revenir à l’acte initial qui fonde le contrat social.

 

Un contrat social est-il donc imaginable, comme le pensent les tenants du fédéralisme, à l’échelle de l’Europe ? Pour répondre à cette question, il faudrait répondre à beaucoup d’autres : pour quel projet ? Dans quelles limites géographiques ? A travers quelles institutions ? Toutes questions qui débouchent aujourd’hui sur le vide, faute justement qu’il y ait « un peuple européen ». Or, dans les faits, il en existe une bonne trentaine. La Cour Constitutionnelle de Karlsruhe a déduit de l’inexistence d’un « peuple européen » que le Parlement européen n’est pas un Parlement et qu’aucune décision nouvelle par rapport aux traités existants ne peut être prise sans l’aval du Bundestag. Pour qu’un peuple européen existe, il faudrait l’instituer. Moult assemblées, conventions, etc. se sont réunies, qui n’y sont jusqu’ici jamais parvenues.

 

Rousseau nous rappelle que « celui qui veut instituer un peuple, doit se sentir en état de changer, pour ainsi dire, la nature humaine » (Contrat social). D’aucuns me rétorqueront : « Mais qui donc a institué la nation française ? » A cette question, Claude Nicolet a fort bien répondu : « Quarante rois ont fait la France, puis la coquille se casse : l’oiseau montre la tête, c’est la République, qui n’est quand même pas française par hasard (dans Claude Nicolet, Histoire, nation, République, Editions Jacob, mai 2000).

 

L’Allemagne aujourd’hui, par la voie de la Cour Constitutionnelle de Karlsruhe mais aussi par celle de son gouvernement, affirme avec de plus en plus de force la responsabilité des Etats. A-t-elle tort ? Je ne le crois pas, car les tenants d’une solidarité européenne indéfiniment extensible oublient que celle-ci ne représente aujourd’hui que le quarantième des solidarités nationales : le budget européen pèse 1 % du PIB européen. Or, le montant des prélèvements obligatoires en Europe atteint en moyenne 40 %. On ne peut pas multiplier rapidement le budget européen par 20, 10, 5, voire 2 !

 

On ne peut rien construire aujourd’hui en Europe sans s’appuyer sur la souveraineté des nations qui va avec la responsabilité des Etats, même si on tempère ce principe de mille politiques visant à promouvoir un « intérêt général européen » qu’on ne peut d’ailleurs définir en dehors de la volonté des peuples. D’où il résulte que si une « Europe européenne » est éminemment désirable face à la bipolarité sino-américaine du XXIe siècle, cette Europe ne peut être qu’à « géométrie variable ». Il n’y a pas d’Europe démocratique qui vaille sans l’aval des peuples qui la constituent.

 

Retour à Rousseau dont je veux d’autant moins en faire un « souverainiste » que je ne me définis pas moi-même comme tel, mais simplement comme républicain. Car la démocratie est l’autre face de la souveraineté. Rousseau a entrevu l’existence d’une autre perspective qui se pare aujourd’hui des atours du fédéralisme mais signifie autre chose : « Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maitre, s’il ne transforme sa force en droit et l’obéissance en devoir ».

 

C’est l’enjeu de la révision du traité européen du 2 mars, traité dont l’application plongerait l’Europe tout entière dans une récession prolongée et mettrait chaque Etat en position subordonnée par rapport à la Commission et à la Cour de Justice de l’Union. Je doute qu’il soit jamais ratifié. Pour rester fidèle à Rousseau, il faut penser l’Europe à partir des nations, avec les peuples existants et non pas contre eux. C’est pourquoi je suggère qu’on réfléchisse à la transformation de l’euro de monnaie unique en monnaie commune. Cette monnaie serait elle-même un « panier » de monnaies nationales reconstituées. Avec cependant deux tempéraments : les monnaies nationales verraient d’abord leurs parités négociées périodiquement à l’intérieur d’un système monétaire européen bis, pour tenir compte de l’évolution des compétitivités économiques respectives. Par ailleurs, ces monnaies nationales (euro franc, euro mark, euro lire, etc.) ne seraient convertibles qu’en euros. L’euro, monnaie commune, dont la valeur serait fixée par les marchés monétaires, serait réservée aux transactions internationales.

 

Les ajustements monétaires rendus possibles par une simple monnaie commune sont infiniment moins douloureux que les déflations internes auxquelles les institutions européennes, pour maintenir la monnaie unique, entendent soumettre les pays les plus faibles. Ce retour à la responsabilité des Etats ne serait après tout qu’une application du fameux principe de subsidiarité tiré de Saint-Thomas d’Aquin, dont les institutions européennes ont fait leur credo théorique, sans l’appliquer jamais. La souveraineté ne peut jamais s’aliéner, selon Rousseau, mais il admettrait, je le crois, des délégations de compétences, pourvu qu’elles restent démocratiquement contrôlées.

 

Jacques Delors définissait l’Europe comme un objet politique non identifié, un OPNI. Rousseau peut nous aider à penser de manière théorique et pragmatique à la fois, le resserrement souhaitable des solidarités entre les peuples européens et l’articulation des souverainetés nationales en vue d’un « bien commun européen » (la paix, le plein emploi, le maintien d’un tissu productif si possible autosuffisant).

 

 

III – Rousseau, le patriotisme, l’universalisme, la guerre et la paix

 

On décrit souvent Rousseau comme un grand sentimental que la Nature seule consolerait de la méchanceté des hommes. On le voit herborisant. Mais Rousseau est tout sauf un enfant de chœur.

 

Il sait que le patriotisme est nécessaire à la République. Il écrit aussi que le patriotisme est naturellement « dur aux étrangers ». Ce n’est point pour autant qu’il renie l’humanité.

 

Rousseau ne préfigure pas les grands totalitarismes ni même Le Pen. Certes, sa pensée prend le contrepied de celle de Montesquieu, quand celui-ci écrit : « Si je savais quelque chose qui me fut utile et qui serait préjudiciable à ma famille, je le rejetterais de mon esprit. Si je savais quelque chose qui fût utile à ma famille, mais qui ne le fût pas à ma patrie, je chercherais à l’oublier. Si je savais quelque chose qui fût utile à ma patrie et qui fût préjudiciable à l’Europe ou bien qui fût utile à l’Europe et préjudiciable au genre humain, je le regarderais comme un crime ».

 

Roussseau s’inscrit, au contraire, dans la tradition du patriotisme antique, tel que l’ont formulé Platon et Ciceron. C’est une catégorie du proche et du familier qui permet d’intérioriser la notion du bien commun. Le patriotisme, au niveau de l’affect, consolide la citoyenneté. A l’inverse, la corruption moderne revient à vouloir jouir des bienfaits de l’association politique, sans accepter d’en remplir les devoirs.

 

Rousseau constate encore que « le sentiment d’humanité s’éloigne et s’affaiblit, en s’étendant sur toute la terre ». Pour autant, Rousseau s’inscrit dans la théorie du droit naturel : la loi civile ne doit rien commander qui soit contraire à la loi naturelle. Les valeurs républicaines sont des valeurs universelles. Pour autant, le patriotisme et l’humanité sont des valeurs « incompatibles dans leur énergie » … « Le législateur, écrit-il, qui les voudra toutes deux, n’obtiendra ni l’une, ni l’autre » (Lettres écrites de la Montagne). Rouseau reconnaît que « l’amour de l’Humanité donne beaucoup de vertus, comme la douceur, l’équité, la modération mais il n’inspire point le courage ou la fermeté, et ne leur donne point cette énergie qu’elles reçoivent de l’amour de la patrie qui les élève jusqu’a l’héroïsme ». Tout cela est très fort et très bien vu.

 

En fait, Rousseau est aussi un réaliste … Il sait ce qui est nécessaire à la conservation d’un Etat républicain : il n’y a pas de civisme sans patriotisme. Il a la sagesse de ne pas vouloir étendre à la terre entière les lois forcément bornées dans leur objet à la cité qu’on appelle aujourd’hui République.

 

Montesquieu méconnaît que la catégorie du politique est restreinte à un territoire particulier. Admirons au contraire les formulation de Robespierre refusant, en 1792, de déclarer la guerre aux puissances d’Ancien Régime, comme le voulaient les Girondins, et s’élevant contre les thèses interventionnistes d’Anacharsis Cloots : « Je n’aime pas les missionnaires bottés … Paris n’est pas la capitale du monde … ».

 

Si telle République interventionniste prétendait fonder un ordre européen ou mondial, on en a vu le résultat : hier, avec les guerres de la Révolution et de l’Empire, voire avec les guerres de colonisation, faites au nom de la « Civilisation » ; aujourd’hui les guerres préventives comme la guerre d’invasion de l’Irak en 2003, mais aussi en 1990-1991, avec la première guerre du Golfe.

 

Celle-ci, formellement a été approuvée par le Conseil de sécurité des Nations Unies le 30 novembre 1990, moyennant un amendement au projet de résolution américain déposé par M. Chevarnadze, ministre des Affaires étrangères de l’URSS. Ce dernier obtint qu’à l’expression « autorise l’usage de la force » fut substituée une formulation plus douce : « autorise l’emploi des moyens nécessaires ». Cet amendement en disait long sur l’affaissement de l’URSS et de la bipolarité qui pendant quarante-cinq avait fondé l’équilibre du monde.

 

J’ai adressé ma lettre de démission le 7 décembre à François Mitterrand au lendemain du vote de cette résolution par le CSNU. Je l’ai fait dans une complète solitude, par sentiment d’humanité certes, mais surtout, pour reprendre la terminologie de Rousseau, par patriotisme.

 

Par sentiment d’humanité d’abord : cette guerre aurait pu être évitée, mais elle avait été décidée dès le départ, le 2 août 1990, par M. Reagan et Mme Thatcher alors réunis dans le Colorado, au moment où Saddam Hussein envahissait le Koweit, croyant sans doute avoir obtenu de l’Ambassadrice américaine à Bagdad une sorte de « feu vert ». Roland Dumas raconte, dans une brochure publiée par l’Institut François Mitterrand en 2011, que François Mitterrand lui demanda, dès le 3 août 1990 au matin, si la France devait se joindre à cette guerre que M. Bush père lui avait annoncée la nuit même au téléphone. Toute la suite n’a été qu’un rideau de fumée, puisqu’une issue diplomatique avait été par avance exclue. J’ai vécu cela de l’intérieur, mais cela pouvait s’observer à travers l’orchestration des médias à l’échelle mondiale.

 

La proposition faite par le canal d’Evgueni Primakov par Saddam Hussein, fin octobre 1990, d’une évacuation du Koweit par les troupes irakiennes, moyennant leur remplacement par des troupes arabes (égyptiennes, séoudiennes, etc.) dite « solution arabe », n’a même pas été examinée par MM. Gorbatchev et François Mitterrand alors réunis à Fontainebleau ... de peur d’indisposer les Américains. Ceux-ci étaient résolus à positionner des forces terrestres au Moyen-Orient, région stratégique pour le contrôle du pétrole et du monde, afin de se passer désormais d’un gendarme régional (pacte de Bagdad en 1955, Chah d’Iran, après la chute de la monarchie irakienne en 1958, Saddam Hussein enfin, après l’arrivée au pouvoir de Khomeiny en Iran et l’affaire des otages américains en 1979-80). L’erreur des Etats-Unis a été de choisir pour ce pré-positionnement de leurs forces, le Royaume d’Arabie Séoudite, gardien des lieux saints de l’Islam.

 

Cette guerre fut enfin disproportionnée. Il s’agissait, en théorie, de « libérer le Koweit ». Mme Thatcher assena, à l’automne 1990, qu’il s’agissait de « briser les reins de l’Irak ». J’eus beau objecter à mon collègue américain, Dick Cheney, qui avait poussé la politesse jusqu’à me consulter, qu’en « brisant les reins » du principal régime laïc dans la région, les Etats-Unis et leurs alliés ouvriraient la voie au fondamentalisme islamique (je ne prévoyais pas encore Al Quaïda) et feraient de l’Iran la puissance dominante au Moyen-Orient. Rien n’y fit. Ce parti pris de modération appuyé sur l’idée d’un usage proportionné de la force parut sans doute à Dick Cheney un signe de faiblesse.

 

 

J’en viens maintenant à l’essentiel de ma motivation qui était le patriotisme : en cautionnant la destruction de l’Irak, la France trahissait l’orientation que le général de Gaulle, depuis 1962, avait donnée à sa diplomatie vis-à-vis du monde arabe : reconnaissance du droit à l’autodétermination des peuples, à commencer par le peuple algérien auquel les accords d’Evian ouvrirent la voie de l’indépendance, refus, en 1967 ; d’entériner la colonisation par Israël des territoires palestiniens ; politique de coopération avec tous les pays de la région.

 

Dès la guerre du Golfe terminée, Roland Dumas, dans une interview retentissante donnée au « Monde », déclara qu’il n’y avait jamais eu de « politique arabe de la France. J’ai considéré au contraire, pour ma part, que le monde arabe, certes composé de nations distinctes, fonctionnait comme caisse de résonnance et comprendrait mal que la France, en emboîtant le pas aux Etats-Unis, cessât de faire entendre une voix indépendante. Or, celle-ci était et reste nécessaire pour qu’enfin fût reconnu le droit du peuple palestinien à un Etat, aux côtés d’Israël dont la sécurité serait ainsi mieux garantie que par la prolongation indéfinie d’un conflit qui peut conduire, un jour, à une nouvelle guerre mondiale.

 

Ainsi, je puis dire que mon principal moteur a été le patriotisme au sens rousseauiste du terme, évidemment opposé au nationalisme avec lequel certains veulent le confondre. Ma motivation n’était évidemment pas pacifiste, même si, ministre de la Défense, la paix était aussi mon souci. J’observe que Rousseau lui-même n’était pas pacifiste et cherchait à définir les conditions d’une guerre « légitime ».

 

Rousseau, en définissant ce qu’il appelle un « état de guerre », intermédiaire entre la guerre et la paix, nous fait voir la compétition permanente des Etats dont les relations changent par gradation. L’intérêt de la République française n ‘était pas, selon moi, de s’aligner sur les Etats-Unis dont la politique au Moyen-Orient obéit à des intérêts qui ne sont pas forcément les nôtres.

 

J’aimerais vous avoir convaincus, s’il en était besoin, que la géopolitique aussi a quelque chose à apprendre de Rousseau. Si la paix est préférable à la guerre, « l’état de guerre », c’est-à-dire la rivalité incessante des Puissances doit se gérer avec doigté. L’emploi de la force doit être proportionné à son objet qui est toujours politique. L’organisation qui n’est pas dite par hasard des Nations Unies (ONU) a fixé des règles pour cela. Ainsi, le « devoir », ou le « droit d’ingérence » est aujourd’hui rejeté par l’ONU, même si le CSNU admet dans certains cas « la responsabilité de protéger » une population exposée à une répression criminelle et potentiellement génocidaire de la part de son gouvernement. L’application qui a été faite de ce concept en Lybie l’a fortement dévalorisé, comme on le constate aujourd’hui en Syrie.

 

L’interprétation faite en Lybie, jusqu’au « changement de régime » (« régime change ») justifie aujourd’hui aux yeux de la Russie et de la Chine qu’on ne puisse utiliser « le droit de protéger » en Syrie.

 

Rousseau ne prohibait pas la guerre. Ce qui l’intéressait c’était à l’intérieur du droit de la guerre, la manière dont on peut la circonscrire et la réglementer, s’agissant notamment du traitement des prisonniers et de la protection des civils.

 

Nous pouvons, en nous inspirant de Rouseau, concevoir une diplomatie républicaine, à la fois respectueuse des souverainetés nationales et soucieuse d’instaurer une règle collective, visant à redonner tout son sens au concept de souveraineté. Celle-ci ne peut s’accomplir qu’au service du bien commun.

 

Rousseau nous enseigne ainsi la distance entre le réel et l’universel mais aussi la manière de nous en accommoder. Ce génial théoricien de la souveraineté rappelle aussi aux hommes qui savent le lire qu’ils ne sont pas des dieux

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Intervention au conseil municipal

Publié le par Dominique Lévêque

Une petite intervention, à laquelle j’ai trouvé un titre, çà s’appelle :

« Mon Père, Mon Père, pourquoi m’as-tu abandonné ? »

Qui aurait cru qu’on aurait été capable ici de radier un élu au motif qu’il se soit exprimé librement, pire encore, qu’il ait envisagé de se présenter à une élection. Chacun jugera des méthodes employées et de la considération apportée aux élus, comme Madame Barrault le regrettait encore lors du dernier conseil municipal. Dans Le Monde d’avant-hier, Monsieur Bertrand Delanoë rappelait Montherlant décrivant ainsi la France de la fin des années 30: « une morale où l’indignation est appelée « mauvais caractère », où l’expression de ce qui est, est appelée « inconvenance », où tout homme qui se tient à ses principes, et dit non, est décrété « impossible »[1]. J’espère que la coïncidence avec des faits existants ou ayant existé ne sera pas prémonitoire, car vous n’y tenez pas le plus beau rôle, Monsieur le maire.

Sur la forme de la délibération, j’écris dès demain à l’Etat pour que le contrôle de légalité soit particulièrement vigilant sur le respect du droit électoral. Vous tentez de me démettre seul, ce qui va à l’encontre des règles démocratiques. Vous remettez en cause une décision électorale, le code électoral ne vous permet pas d’agir selon votre bon vouloir.

Sur le fond : Vous prétextez « des prises de position qui créeraient une confusion sur la politique choisie ». Comme c’est vous qui choisissez la politique, j’en déduis que vous êtes en pleine confusion.

Comment faire croire ici aux élus de Châtellerault, que les prises de position d’un conseiller communautaire pourraient créer la confusion ?

Le conseil de l’agglomération travaille depuis le début de son existence avec des conseillers de toutes tendances politiques confondues, voir même sans tendance politique affichée.

Au bureau, composé des vice- présidents, le consensus règne depuis 2001. Les décisions y sont prises à l’unanimité. Des vice présidents qui ne font pas partie de la majorité du président sont en charge de dossiers importants comme la politique financière, la politique d’assainissement, les affaires artisanales, commerciales et agricoles, la sécurité et l’accessibilité des bâtiments communautaires, les technologies de l’information et de la communication, la voirie communautaire, l’attractivité du territoire et la politique en matière d’accueil des gens du voyage…Alors pourquoi vouloir faire croire qu’un élu communautaire doit appartenir à la majorité du président ?

 

Peut-être voudriez-vous faire croire que c’est le fait de représenter la commune de Châtellerault qui pose désormais problème ?

Vous parlez de « cohérence entre le choix d’un conseiller communautaire représentant la commune et la politique à mener en accord avec la majorité municipale ». Est-ce à dire que Messieurs Michaud et Tondusson seraient en accord avec la majorité municipale ? Décidemment, votre passion vous aveugle, et le règlement de compte tourne au ridicule. Vous osez écrire dans une délibération, acte officiel engageant la commune,

  • un « Considérant » qui justifie mon remplacement en tant que conseiller délégué […] compte tenu […] de la divergence exprimée publiquement avec la ligne politique de la majorité,
  • et ce « considérant » est suivi d’une liste de conseillés contenant les noms de Joël Tondusson, Gilles Michaud, Guy Gratteau, Saul Ferreira et Chantal Vacheron.

Soit j’ai manqué un épisode, soit vous ne manquez pas d’air ! Ce n’est pas très fort pour quelqu’un qui vote les lois de notre République.

Si répercussions sur le bon fonctionnement de l’administration il y a, ce ne sont pas des répercussions de divergences politiques, mais ce sont les répercussions de vos hésitations qui forcent à prendre des décisions par défaut ! Et bien sûr, vous invalidez ensuite les choix opérés, ou vous déclenchez des séances de travail qui contournent ceux qui vous gênent.

Comment un conseiller municipal délégué pourrait générer des répercussions sur le bon fonctionnement de l’administration, un doute sur les agents et les partenaires de l’agglomération ? Ce n’est pas le conseiller qui travaille avec ces acteurs là, mais éventuellement le vice-président ! Vous cherchez donc, monsieur le Maire, à atteindre mes fonctions de Vice président et non celles de conseiller municipal délégué à la CAPC.

Vous vous trompez d’instance, vous vous trompez d’argumentaire, vous vous trompez de démocratie, vous vous trompez peut être même d’époque, Monsieur le maire…

Qu’est ce qui aurait changé avec mes récentes déclarations?

Rappelez-vous la liste électorale que vous avez présentée aux électeurs en mars 2008 : j’y étais repéré comme chargé de l’Insertion, compétence de l’agglomération, et j’ai été élu dans votre liste, donc de votre équipe municipale jusqu’à la fin de votre mandat.

Rappelez-vous votre liste électorale, elle promettait la diversité politique et l’ouverture. Comment ne pas accepter aujourd’hui cette diversité politique que vous avez tant vantée ? Vous avez même écrit dans le document électoral de présentation de votre équipe : « une équipe ouverte, positionnée au cœur de la vie châtelleraudaise, très majoritairement sans engagement partisan et conciliant des sensibilités très diverses allant du centre gauche avec Dominique Lévêque à l‘UMP… ». Ce positionnement n’a pas changé, et j’ai bien été élu dans toutes mes représentations sur ces bases là. La « divergence exprimée avec la ligne de la majorité » que vous prétextez aujourd’hui existait depuis le départ.

Monsieur le maire, vous m’avez trompé en pratiquant non pas l’ouverture, mais ce que Monsieur Lionel Jospin nommait récemment le débauchage individuel.

Je vais citer Monsieur Michaud qui écrit dans le magazine d’avril à propos de notre municipalité «C’est comme une marque de sodas : ça a l’apparence et le goût de la démocratie… mais ça n’en est pas ! ».

Les exemples se multiplient : des mensonges les plus mesquins, type réunion qu’on annule mais qu’on fait quand même, aux tromperies à la démocratie, comme le mensonge de la cloche. Je constate à mes dépends ce mépris pour la démocratie aujourd’hui.

Vous voudriez donc vous débarrasser de moi pour des soi-disant raisons de majorité qui ne tiennent pas debout, mais vous avez oublié au passage un détail : il faudra quand même m’inviter et me fournir l’ordre du jour des assemblées délibérantes de l’agglomération, en vertu de l’article L5211-6, modifié par Loi n°2004-809 du 13 août 2004 - art. 158 JORF 17 août 2004, qui précise que : « Toute commune associée issue d'une fusion en application de l'article L. 2113-1 », ce qui est le cas de Targé, « est représentée au sein de l'organe délibérant de l'établissement public de coopération intercommunale, avec voix consultative, par le maire délégué ou un représentant[2]… ». Je siègerai donc quand même ! A condition que, contrairement à l’histoire des glands, vous respectiez la loi et que vous ayez un peu de considération, cette fois, pour la commune associée. Vous déclarez d’ailleurs dans la presse que vous allez désormais mettre les bouchées doubles à Targé ? J’espère que çà ne signifie pas que vous n’auriez pas fait tout ce qui était possible jusque là? Finalement, le village en bénéficie, puisque le mois juste passé, j’ai constaté en me promenant, des trottoirs tous neufs rue Pagnol, et rue Prévert.

Vous dites aussi dans la presse, monsieur le Maire, au sujet de mon statut de Maire Délégué de Targé, « « La loi ne nous permet pas de lui enlever cette délégation. Ça ne peut venir que de lui, ça relève de sa propre évaluation. » : J’ai donc évalué que je ne risque désormais plus rien venant de vous et que je peux m’exprimer cette fois librement, pour défendre notre territoire et informer nos concitoyens. D’ailleurs, si je démissionnais, qui pourriez-vous mettre à ma place : un élu qui n’habite pas Targé, ou un élu d’opposition qui rendrait caduque, une fois de plus, votre argumentaire de ce soir ?

Que chacun le sache : la délibération que vous proposez ce soir, devant le conseil municipal de Châtellerault, m’évince en une seule fois de :

  • Vice Président de l’agglomération chargé de la politique d'insertion et d'emploi, mais aussi :
  • Président de la Commission Aménagement de l’Espace et Politique de la Ville,
  • administrateur de la Mission locale Nord Vienne,
  • secrétaire de l’Association Régionale des Missions Locales,
  • secrétaire du bureau de la MEEF, Maison de L’Economie, de l’Emploi et de la Formation,
  • administrateur de la MDEF86, maison de l’emploi du département,
  • Vice Président du bureau de l’Ecole de la Deuxième Chance,
  • administrateur de l’association AUDACIE,
  • représentant au conseil d’administration de l’association intermédiaire Action Emploi,

C’était une solution juridique. Vous tentez ainsi un joli coup politique mais la ficelle est trop grosse ! Vous voilà découvert dans votre pratique de calcul politicien et non de service du territoire.

Si j’ajoute à cette liste les autres responsabilités que vous m’aviez confiées, en plus de maire délégué de Targé :

  • Vice président du CCAS,
  • Président de la Mission Locale Nord Vienne,
  • Vice Président du Conseil d’Administration du Centre Hospitalier,
  • Président de la Commission Administrative Paritaire de l’hôpital,

J’espère faire comprendre au conseil ce soir :

  • Soit vous avez payé le prix fort pour mon débauchage en espérant mon allégeance,
  • Soit votre erreur d’appréciation en ce qui me concerne est telle qu’elle prouve que vous n’êtes pas à la hauteur,
  • Soit vous n’aviez rien compris à la collectivité que vous avez voulu diriger.

Je vous le dis en vérité, il s’agit de sanctionner d’abord, mais aussi de m’empêcher de m’exprimer, m’empêcher de parler de la gouvernance du CCAS, m’empêcher de parler des comptes de la Mission Locale, m’empêcher de parler de CODEVAL, vrai sujet confisqué à la démocratie, et tant d’autres sujets « déterminants pour les 50 ans à venir » comme vous l’a écrit Monsieur Michel Guérin dans son récent courrier. La culture et le patrimoine sont essentiels au cœur d’une ville, mais il y a aussi celui de ses habitants.

Revenons à la délibération de ce soir : j’y découvre qu’il y aurait une ligne directrice de la politique municipale : il serait peut être intéressant de la connaitre. En tous cas, vous utilisez dans une délibération officielle des propos relatés dans la presse. Vous en déduisez la notion de majorité. Grâce à vos déclarations dans l’Express de septembre 2009, on peut donc déduire que vous êtes de centre gauche, ce qui du coup me situe avec la même étiquette politique que vous ! On peut le rajouter à la présente délibération. De quoi perdre le nord, Monsieur le Maire !

Avant de conclure, j’adresse un petit mot à mes collègues élus, parfois amis, et qui vont devoir voter contre moi : je vous demande de garder espoir car j’ai connu des mandatures où l’on n’est quand même pas confondu dans ce genre de situation. Dès la première petite parcelle de pouvoir, la nature humaine laisse ressurgir ce qu’elle a de plus incompréhensible. A l’instar de l’équipe de France de football dans ses déboires, la réunion d’individus ne forme pas une équipe, mais crée, tout au plus, une communauté.

Je deviens malgré moi l’antidote du système Abelin qui protège son clan! Entre fuir, être spectateur ou s’engager, je choisis ce soir de m’engager pour relever un défi démocratique et éthique. Le sort de Châtellerault a souvent été très lié au national : De Gaulle- Abelin père, l’ère de l’intégrité, Mitterrand-Cresson, l’ère du progrès, Sarkozy- Abelin fils, l’ère des tourments : je prends rendez vous pour l’ère suivante.

Monsieur le maire, je vous demande de retirer de cette délibération ce qui me concerne,

Monsieur le maire, devant la flagrante vérité de votre manque de discernement, et devant ce qui est ici une faute grave;

Ce n’est pas MA démission qu’il faudra attendre pour le bon fonctionnement de l’administration,

Ce sera VOTRE démission, monsieur le Maire, qui sera salutaire à Châtellerault.

C’est dit.

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